La formation des diplomates de l’ANC à la fin de l’apartheid

Détaille d’une candidature à la formation diplomatique, 1992 (Source: The National Archives)

Le 9 juin 1992, deux ans avant l’arrivée au pouvoir du Congrès National Africain (ANC) en Afrique du Sud, 15 de ses ‘chief representatives’ sont arrivés à l’Institut International d’Administration Publique (IIAP) à Paris pour suivre un stage de formation diplomatique. Jusqu’ici mouvement de libération nationale, luttant pour la fin de l’apartheid en Afrique du Sud, l’ANC se préparait à la transition au gouvernement. La fin de l’apartheid n’était pas pareille aux indépendances nationales en Afrique, mais elle impliquait néanmoins un nouveau départ concernant le personnel et la politique des affaires étrangères qui accompagnait la décolonisation ailleurs dans le continent.

Au début des années 1990, l’Afrique du Sud était isolée en tant qu’état dirigé par sa minorité blanche, avec peu d’alliés à l’international. Elle subissait des critiques durs, des boycotts populaires et des sanctions officielles. Cette isolation était en partie à cause de la politique d’internationalisation de l’ANC, effectuée à travers plus de quarante missions diplomatiques informelles. La formation de ce groupe de l’ANC, qui se déroulait à Paris, Bruxelles et Oxford, était bien controverse : la formation de diplomates avant qu’ils ne soient envoyés d’un état souverain, au milieu d’un processus tendu de décolonisation et déségrégation, était forcément de nature géopolitique. A travers les archives nationales britanniques, nous avons un aperçu de l’expérience de ces diplomates non officiels mais expérimentés.

Pourquoi en Europe ?

En premier lieu, comme c’est le cas avec plusieurs cours de formation diplomatiques analysés au sein de notre projet, il faut se demander pourquoi cette formation s’est tenu au Nord planétaire et plus précisément à l’échelle Européenne. D’abord, c’est là où la plupart de chief representatives se trouvaient, et où les premiers contacts avec les représentants du gouvernement sud-africain avaient lieu. Thandi Lujabe-Rankoe, chief representative au Norvège et participante à ce cours de formation, rappelle dans son livre de la visite inattendue du premier secrétaire de l’ambassade sud-africaine à son bureau à Oslo en hiver 1989, à la recherche de réconciliation. A cette époque, un tel contact aurait été tendu et dangereux, même hors de l’Afrique du Sud, alors Lujabe-Rankoe « a renforcé la sécurité au bureau par l’installation d’un interphone et de la vidéosurveillance ».[1] Dès 1990, l’ANC sollicitait l’aide à la formation des cadres auprès des partenaires en Europe, où beaucoup avaient vif intérêt à former la nouvelle Afrique du Sud.

C’est enfin une ONG basée à Oxford (dans le même locale que le Foreign Service Programme), le Southern African Advanced Education Project (SAEEP), qui a organisé le stage en 1992 avec des financements du gouvernement britannique et de la Commission européen. L’utilisation de fonds européens nécessitait qu’une partie du programme se tienne à Bruxelles et à Paris. Que la formation soit de caractère transnational et multilatéral a aussi joué un rôle géopolitique : les gouvernements concernés pouvaient rester en arrière-plan sans trop risquer de confrontation directe. La plupart des séminaires ont été données par des Européens mais pas tout - un séminaire qui ressort est celui de José Oscar Monteiro du FRELIMO, ayant pour titre « passer d’un mouvement de libération à l’administration ».

Le ‘business’ de la diplomatie

Une analyse du programme de ce cours est révélatrice des motivations probables des organisateurs. Au-delà d’une introduction aux ‘essentiels’ de la diplomatie à travers des séminaires, pour la plupart assurée par l’IIAP, la formation a inclus plusieurs contacts surtout à Bruxelles et à Londrès, avec des entreprises et organismes ayant des intérêts économiques en Afrique. A Paris il y avait un ‘dîner Total’. A l’UE il y avait la convention de Lomé, et la coopération technique et financière importante en Afrique du Sud. A Londres, les stagiaires étaient envoyés dans de nombreuses structures (une banque, une entreprise pétrolière, des ambassades, des organismes de recherche ou de formation), après lesquels ils devaient rendre un reportage[1]. Ainsi donc, les stagiaires ont été hôtes de plusieurs organisations européennes, étatiques ou privées, qui voulaient protéger leurs intérêts en Afrique du Sud. De tels contacts auraient été utiles pour négocier des accords d’aide et de commerce dans les années suivantes.

Controverse

Le 17 juin, pendant le stage à l’IIAP, s’est tenu le massacre de Boipatong où 45 personnes sont mortes dans une attaque avec la complicité soupçonnée de la police. L’ANC s’est donc retiré des négociations avec le gouvernement sud-africain. La semaine d’avant, les stagiaires avaient visité l’ambassade sud-africain à Paris dans un ambiance décontracté, mais la tuerie à Boipatong a marqué un changement d’attitude. Lors de leur visite à Bruxelles la semaine suivante, plusieurs intervenants ont annulé à la dernière minute pour éviter ’l’embarras politique’[2], et à Londres les stagiaires ont refusé une invitation à l’ambassade sud-africaine. Cependant, ils ont permis que son deuxième secrétaire vienne les rencontrer au Foreign Office. Entre-temps, Boipatong a fait remonter la crise politique en Afrique du Sud aux yeux du monde, et le 15 juillet Nelson Mandela s’est adressé au conseil de sécurité de l’ONU. Pour les formateurs, cet incident a servi d’inspiration réaliste lors de leurs simulations. Un formateur a animé une journée à Oxford sur la ‘communication diplomatique’, avec le massacre comme sujet, et a été ‘surpris de la modération de leurs reportages’.[3] Au lieu du style combatif et émotif attendu d’un mouvement de libération, ces diplomates de l’ANC ont démontré un style et comportement professionnel aux yeux du formateur.

Entretemps, en Afrique du Sud, la nouvelle que ces cadres de l’ANC étaient en train d’être formés à l’étranger a été mal reçue. Pour la presse ‘blanche’, la formation de cadres en Europe signalait une atteinte à la nation sud-africaine, et président FW De Klerk a donc critiqué ces cours. Pour ne pas encore gêner les relations déjà tendues, le Foreign Office a décidé de ne pas offrir un deuxième cours de formation diplomatique uniquement pour les cadres de l’ANC.[4] Ce tache a été repris par l’Institut Clingendael au Pays-Bas, et certains cadres de l’ANC a aussi étudié la diplomatie à l’université de Westminster.[5] La même année, une cadre de l’ANC a suivi le cours du FSP à Oxford au même temps qu’un jeune diplomate envoyé par le gouvernement sud-africain.

De mouvement de libération à l’administration

Le stage de formation de 1992 est mieux compris en tant qu’exercice de socialisation et de légitimation que de parcours pédagogique. Il était court, chargé de meetings et de séminaires, mais il permettait l’introduction de ces cadres à la vie et aux réseaux diplomatiques, comme s’ils étaient déjà au pouvoir. Un des formateurs a remarqué que quoique les stagiaires de l’ANC étaient bien expérimentés après des années de travail quasi-diplomatique, « ils étaient terrifiés à l’idée de gérer des ‘blancs’ juniors ».[2]

Ils n’allaient pas attendre longtemps avant d’exercer des hautes responsabilités au sein du Department of Foreign Affairs de la nouvelle Afrique du Sud. Lujabe-Rankoe a été nommé Haut-Commissaire en Tanzanie en 1995, et était « encore une fois face aux défis de l’ouverture d’un office totalement nouveau. Après tout ce que j’avais vécu dans l’ouverture des bureaux de l’ANC dans plusieurs pays, j’avais espéré être envoyée à une mission établie ».[1]

[1] Lujabe-Rankoe, Thandi 2006 A dream fulfilled: Memoirs of an African diplomat, Memory is our heritage: Houghton, pp.82 // pp.100

[2] The National Archives (TNA) FCO 169/802 - Denis Osborne, Report on FCO senior diplomatic training programme for ANC representatives, July 1992

[3] TNA FCO 169/802 - Wilfred Jones invoice

[4] TNA FCO 169/802 - Goodenough closing dinner speech notes

[5] University of Westminster Archive UOW/5/3/9/73 - Diplomatic Academy of London brochure 1994

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